Erewhon

Erewhon, Erewhon, vous savez ?…

J’aurais tellement aimé vivre en Erewhon.

J’aurais plongé dans les tuyaux colorés, gravitant d’un endroit à l’autre de la ville, aspiré par la vitesse et les circonvolutions des courbures des toboggans.

[Source](https://youtu.be/V86wOWTUr04)
[Source](https://youtu.be/V86wOWTUr04)

J’aurais visité les anciens bureaux reconvertis en aires de jeux. On y fait des courses de chaises roulantes en open space, des concours d’agrafeuse, des compétitions de lancer d’avion en papier les yeux bandés et la journée finit en strip-tease dans un centre d’appel désaffecté.

[Source](![](/site/assets/files/1043/powerhouse-hydroponics-robotic-plant-machine.jpg))
[Source](![](/site/assets/files/1043/powerhouse-hydroponics-robotic-plant-machine.jpg))

J’aurais quitté la zone des bureaux en glissant dans un tuyau stroboscopique à la lumière argentée parce que les descentes et les remontées sont encore plus vertigineuses. J’aurais atterri dans un paradis d’amour. Une forêt reconstituée toujours baignée d'une innocence primale permet aux Erewhoniens d’entrer en harmonie avec les autres vivants : parler avec les arbres, devenir plante, caresser les bovins, embrasser les moutons, faire du yoga-chèvre, patauger avec les cochons dans l’eau boueuse.

[Source](https://www.goatjoy.com/goat-yoga/)
[Source](https://www.goatjoy.com/goat-yoga/)

Au moindre souci physique ou psychique, j’aurais bippé un robot pour un diagnostic complet. J’aurais choisi un robot-phoque blanc, celui qui soigne en ronronnant, ou alors un robot-ours polaire qui constitue un mode de transport très agréable : il soulève les patients dans ses bras et les dépose sur un matelas ergonomique masseur.

[Source](https://www.telegraph.co.uk/technology/2017/07/18/security-robot-drowns-office-fountain/)
[Source](https://www.telegraph.co.uk/technology/2017/07/18/security-robot-drowns-office-fountain/)

J’aurais vécu dans une maison modèle comme on n’en trouve qu’à Erewhon, toute équipée en électroménager automatisé avec garantie constructeur, pour un bonheur total.

J’aurais atterri dans l’une des grandes bulles posées au centre d’Erewhon. Ces bulles translucides renferment des jardins suspendus générateurs de désirs polymorphes, où sont testées les recherches les plus extravagantes. On y expérimente des métamorphoses érotiques, dans des ambiances variées qui mettent les corps toujours à l'aise : des prothèses temporaires, des architectures biomorphiques, des zones érogènes amplifiées, des modulateurs de sensation, des hyper-pilosités multicolores, des textures de peau reptiliennes et visqueuses. On y invente des pratiques et des postures sexuelles jamais imaginées par l’espèce humaine. Baver/ramper en mode pratico-romantique semble totalement banal. Des workshops sont organisés, adaptés à toutes les conditions corporelles.

Mais je n’ai pas pu vivre réellement parmi les Erewhoniens.

Peau artificielle. [Source](https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-imprimante-3d-pourrait-guerir-vos-blessures-61587/)
Peau artificielle. [Source](https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-imprimante-3d-pourrait-guerir-vos-blessures-61587/)

Je n’avais pas de corps. Mon corps était mort et enterré depuis des siècles.

Les Erewhoniens avaient, par contre, gardé le moindre de mes écrits : mes romans, mes nouvelles, mes poèmes, mes essais philosophiques. Ils avaient retrouvé toutes mes lettres, mes notes, mes journaux intimes, mes manuscrits inachevés, ainsi que toute ma paperasserie administrative. Ils avaient conservé jusqu’au moindre bout de papier dans leurs archives.

Ils cherchaient un auteur du passé pour glorifier leur ville. Eux passaient leur temps à se filmer. Par amour pour eux-mêmes et pour leur ville. Ils adoraient tout ce qui la composait : son architecture, ses infrastructures, ses machines, ses végétaux, ses insectes, son atmosphère...

[Source](https://youtu.be/160rtD36ojI)
[Source](https://youtu.be/160rtD36ojI)

Mais ils n’avaient pas la patience d’en faire la littérature. Ils voulaient qu’elle s’écrive elle-même. Automatiquement. Seulement voilà, les siècles passés ont produit majoritairement des écrits dystopiques. Les bons écrivains étaient toujours pessimistes.

Sauf moi.

Moi je n’ai jamais méprisé le progrès technique. L’évolution des machines m’intringuait, me fascinait. Elle a toujours nourri mes spéculations.

Bref, cela m’a valu d’être réveillé par les machines pour intégrer le programme d’amour que les Erewhoniens ont mis en place.

Je suis donc devenu un algorithme-commentateur des images d’Erewhon. J’absorbe des quantités incommensurable de films. Je vois des millions de scènes quotidiennes enregistrées par les caméras de bienveillance, par les robots et par les Erewhoniens eux-mêmes. Comme un zombie, j’ingurgite en mode accéléré des années de hangars automatisés. Je surveille des fermes animales robotomisées, des cerveaux plantes.

Je me suis laissé hypnotiser par ces images qui tournent en boucle. Plus elles témoignent de la démesure de la ville, plus je cherche à en voir d’autres. Plus je les vois, moins je comprends, plus mon désir de les revoir est fort.

Stupéfait. Halluciné. Je suis ce spectateur boulimique qui ne peut plus fermer les yeux.

[Source](http://www.erewhonmarket.com/type/image/page/6/)
[Source](http://www.erewhonmarket.com/type/image/page/6/)

Films cités

Chapitre 10
Bienvenue dans un rêve d'ingénieur