Bienvenue à Erewhon

Samuel Butler

Samuel Butler cherche à comprendre pourquoi les machines prolifèrent en Erewhon car, lors de son premier voyage dans cette ville, cent-cinquante ans plus tôt, les machines y étaient interdites.

Peinture des White Terraces en 1884
Peinture des White Terraces en 1884

En effet, lorsqu’il découvrit Erewhon en 1872, il fut frappé par l’absence complète de machines. Les Erewhoniens en connaissaient l’existence mais n’en utilisaient aucune. Ils les avaient détruites plusieurs siècles auparavant, convaincus que les machines avaient une forme de vie à part, une vie en un sens étendu.

Cette théorie était développée dans Le livre des machines, un ouvrage erewhonien ancien que Samuel Butler découvrit dans la bibliothèque de la ville. L’auteur, un philosophe, racontait, loin en arrière dans l’évolution de la vie, le moment où la vie animale commença à voir le jour. Il imaginait un végétal, voyant passer un des premiers animaux, un animal tout à fait rudimentaire et maladroit, et se demandant si cette forme primitive pourrait se développer pour former un jour une véritable plante. Nous sommes – dit le Livre des machines – dans la même situation lorsque nous nous demandons si les machines pourraient avoir une conscience.

Évidemment, la machine ne ressemble pas à l’animal. Elle n’a pas non plus la conscience humaine. C’est l’erreur que nous commettons habituellement de réduire la vie à ces formes, ou à ces règnes, que nous connaissons – végétal, animal, humain. Cette erreur nous empêche de reconnaître l’autonomie, la vie propre aux machines.

Nous cherchons une vie animale dans les machines, ou une conscience semblable à celle de l’humain, nous ne la trouvons pas, et nous en concluons que les machines sont des choses comme les autres. Alors qu’elles manifestent seulement une autre forme de vie. Elles inaugurent un autre règne, une vie qui repose sur d’autres processus et dans laquelle la conscience n’a pas de rôle privilégié. C’est autre chose qui compte, la communication, l’intégration dans un réseau. Cependant, comme les espèces animales, les machines sont soumises à une évolution qui les rend toujours plus performantes et toujours plus autonomes, au point qu’elles semblent être susceptibles de supplanter les humains. C’est pourquoi les habitants d’Erewhon les avaient détruites.

L’immortalité en Erewhon

Comme s’en rend compte Samuel Butler, les Erewhoniens ont un goût marqué pour la spéculation. Ils développent toutes sortes de théories et modifient leurs faits et gestes conformément à diverses spéculations intellectuelles.

Dans l’Erewhon actuelle, envahie par les machines, ils ont par exemple forgé une doctrine concernant l’immortalité.

Ils disent que la vie ne réside pas dans le mouvement du corps, mais dans l’image que le corps produit. De même que l’important, dans une usine, n’est pas le bâtiment lui-même, ni les machines qui y opèrent, mais les marchandises qui en sortent, de même la vie véritable de l’être humain est dans son image et dans ses gestes, dans ses paroles, dans tout ce qui passe de lui dans le monde extérieur et y exerce une influence.

Les Erewhoniens n’attachent donc pas beaucoup d’importance à la mort biologique. Ils y pensent peu, car ils croient pouvoir y survivre en produisant d’eux-mêmes le plus d’images possibles – photographies, vidéos diffusées en ligne, traces enregistrées dans les nuages. Ils rêvent d’algorithmes, de nécro-bots qui, reproduisant leur image, leurs gestes, leur façon de parler, pourraient prolonger leur influence.

Ce n’est pas que ces algorithmes leur redonneraient conscience, comme si l’on pouvait, après un accident ou une maladie, se réveiller logé dans un data center plutôt que dans son corps. Pour les Erewhoniens, la conscience n’ajoute pas grand chose à la vie telle qu’ils la conçoivent. Ils sont entourés de machines qui n’ont pas de conscience, et pourtant ils voient bien qu’elles se développent.

Ils disent que dans la vie humaine, du reste, nos gestes les plus intimes, la respiration, la digestion, les battements du cœur, s’opèrent sans que nous en prenions conscience, et ils s’opèrent même d’autant mieux que nous n’y pensons pas. Un algorithme qui transposerait notre image, nos gestes et nos paroles sur un écran, nous laisserait à une vie pure, non encombrée par la conscience. Certes, dans cette transposition, le plaisir charnel disparaîtrait, mais il serait remplacé par celui d’être libéré de l’incertitude et de la multitude d’hésitations que la conscience introduit.

Ces croyances sur l’immortalité ne reflètent pas l’opinion de la totalité de Erewhoniens – elles sont seulement entretenues par les plus religieux d’entre eux, qui sont aussi les plus visibles. Il existe certes d’autres manières de voir, d’autres modes de vie, plus attachés aux plaisirs terrestres. Quoi qu’il en soit, l’immortalité – cette sorte d’immortalité qui convient aux Erewhoniens – s’est transformée en une question technique, une question d’algorithme. Elle est un horizon que la plupart des Erewhoniens espèrent atteindre.

Et, par toute une série de gestes et de non-dits, les Erewhoniens ont transmis ce désir d’immortalité aux machines. Celles-ci, qui observent les humains et les écoutent, dans les yeux et les oreilles des robots, dans les caméras de bienveillance posées au coin des rues, se reprogramment pour imiter les humains et leur offrir cette immortalité qu’ils espèrent, sous la forme de chat-box, ou une simple voix, au téléphone, qui continuerait un bavardage, ou un récit, interrompu par la mort.

Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, *Le Terrier*, 2012
Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, *Le Terrier*, 2012

Les machines tentent donc, au plus profond des data centers, de lancer quelques voix, imitant avec plus ou moins d’adresse celles des défunts. Elles dessinent quelques prototypes. Et l’un d’entre eux prend une importance grandissante: Samuel Butler qui, le premier, a décrit la ville.

C’est ainsi que Samuel Butler est revenu en Erewhon. Il est le premier être humain que les machines ont reconstitué. Un réseau neuronal a absorbé ses textes et appris à en imiter le style, à parler comme lui. C’est un dispositif très simple, qui produit la voix dont il a calculé qu’elle correspondait au style de ses romans.

Samuel Butler est dorénavant une voix post-mortem, qui circule à travers les images de la ville, redécouvrant Erewhon cent-cinquante ans plus tard, peuplé de machines et de pratiques qu’il n’avait jamais observées.

Erewhon s’est constituée derrière les écrans, et Butler y reprend la parole. Du fond d’un data center, il s’interroge sur les images de la ville qu’il découvre dans les tuyaux d’Internet.

Il poursuit son exploration : il cherche à comprendre comment les néotènes vieillissent, et comment ils s’occupent de leurs enfants (s’ils en ont), quelle est leur conception du plaisir, et comment les machines les soignent, les nourrissent, etc.

Samuel Butler
Samuel Butler

Films cités

Tuberides, Bernaqua - Black Hole Rutschbahn, 2013

St John’s, portrait de Samuel Butler au sommet de Staffel Kulm, 1894

Couverture de l’édition originale d’Erewhon, 1872

Frontispice de l’édition d’Erewhon de 1931, avec des gravures sur bois de Robert Gibbings

Anonyme, Map of “Erewhon” Country

John Pascoe, Rakaia river valley, Headwaters, 1960

Sir Julius von Haast, Whitcombe Pass – to “Erewhon”

Charles Blomfield, Pink terraces, 1886

Drawing of Kororāreka (Russell), Bay of Islands around the time of the Northern War

James Barry, The Rev Thomas Kendall and the Maori chiefs Hongi and Waikato, 1820

Pūtiki pā on the Whanganui River in 1850, d’après une peinture de John Alexander Gilfillan

New Zealand Illustrated Magazine, n°1, novembre 1900

Denton, A group of Maori girls from New Zealand wearing traditional clothing, 1890

Hulton, A Maori woman with a tattooed lip, 1900

Adam Minter, Junkyard Planet

Archie’s auto recycling

Luddites, vers 1812

The Rebecca Riots as depicted in the Illustrated London News 1843

Peter Jackson, Luddites, 1965

Bohemian weavers destroying looms in a Luddite-style protest, 1884

C. L. Doughty, Workmen take out their anger on the machines

The leader of the Luddites, 1812

Aspirateur Siemens, 1906

Aspirateur électrique Hoover, années 1920

Nilfisk and Tellus GA70 Commercial Vacuum Cleaner

Picture Of Hoover 4 Old Vacuum Cleaner

SmileAtTheDeals, 1960's vintage GE Canister Swivel Top Vacuum, 2012

Jonathan et Carrie, Museum of American History

Old vacuum cleaner SATURNAS

Hoover model 27 instruction booklet

The Kirby 516 vacuum cleaner

1920 Ad Hoover Suction Sweeper Co Vacuum Cleaner Appliances Carpet Rug Floor HB2

Vintage Hoover Vacuum Cleaner Ad from 1968

Salesperson demonstrates a vacuum cleaner to a housewife in her home

1940s Hoover vacuum ad

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Henry vacuum

Femme au foyer avec l'aspirateur

Where to get Triangle Head Tool

Mopet Microfiber Robot Vacuum Mop

Femme lisant un livre sur le sol en position couchée sur le canapé– images de stock libres de droits

Lifestyle-Jumbotron

Ban Leong Technologies

iRobot, Better together

Tech Sina

Hoover vacuum cleaner ad in the March 27, 1950 issue of Life magazine

Goproveler Hero, Cat Movie Roomba Clean Cat ルンバ猫掃除, 2015

RideStudios, GoPro On A Roomba, 2011

Beefsty, "Black Hole" Camping Les Barcares ☆4K, 2018

AmusementForce, Scary Anaconda Water Slide at Océade, 2015

Sha1nix stunt, Black Holl - Aqualud, 2013

Tuberides, Badria Wasserburg - Black Hole, 2014

Paralax's kunterbunte Videowelt, AquaMagis Plettenberg - 2Fake Illusion - Onride & Offride + Licht, 2018

Chapitre 2
Les bienheureux
Chapitre 4
Chats-aspirateurs